4/01/2011

Une irlandaise à Tanger

Quelle idée de faire préfacer un roman, fût-il de la plume prestigieuse de Abdeljalil Lahjomri ? L'exercice comporte le risque majeur de subordonner la lecture de l'ouvrage au regard et à l'autorité (intellectuelle) du directeur du Collège Royal. Il y a ensuite une forte probabilité pour que tout critique, surtout celui qui s'y improvise, n'ait plus à dire ou à redire.

Une irlandaise â Tanger
Bouchra Boulouiz
Edit. Centre Tarik Ibn Zyad

Un roman qui se lit facilement, dont on ne sort pas fatigué et avec lequel on a envie d'être généreux.

Par Naïm KAMAL (13 octobre 2003)

Pour son premier roman, Bouchra Boulouiz n'a pas osé aller devant le jugement des lecteurs en solitaire. Peut-être a-t-elle manqué de ce courage dont elle a gratifié son héroïne, Kate Douglas, qu'elle a lâchée dans le tumulte du Maroc pré-colonial avec pour seules armes son charme intelligent et son entêtement tout irlandais ? Ou peut-être lui a-t-on conseillé tout simplement de se faire accompagner de A. Lahjomri pour que de tout son poids il rende plus léger son rendez-vous avec le public.

Fort heureusement, en bon professionnel de la littérature, il a su ne pas prendre le pas sur la romancière. Tout juste si en dehors d'une explication de texte, il évoque, et c'est réel, la « veine juvénile mais prometteuse » de l'écrivaine. Sans avoir l'air d'y toucher, le préfacier en profite pour déplorer la fonction thérapeutique de l'écriture maghrébine au féminin et louer la tentative esthétique d'une « Irlandaise à Tanger ». Plus loin, il en parle comme d'une émancipation qui libère « des sentiers battus et des impasses de l'auto-fiction où la littérature maghrébine s'est depuis longtemps égarée. »

Et c'est bien vrai. Bouchra Boulouiz ne se raconte pas, mais raconte. Une histoire somme toute banale :celle d'une jeune et audacieuse Irlandaise probablement au teint d'un blanc mate et au regard d'un bleu brûlant, à moins que ce ne soit d'un gris perçant. Sans nouvelle d'un cousin, elle a décidé d'aller à sa recherche au royaume du soleil. Kate douglas est à mi-chemin de la parente solidaire cultivant un sens aigu de la famille et de l'aventurière en quête de sensations fortes. Mais ce n'est qu'un prétexte, du subsidiaire dont se sert la narratrice pour décliner un espace et dérouler un temps où se juxtaposent deux mondes, l'ancien et le nouveau, l'Orient et l'Occident, se regardant en chiens de faïence dans l'attente de l'affrontement final.

Vérités d'hier mais aussi réalité d'aujourd'hui. Kate n'est que la version « visage pâle » par les yeux de laquelle, les oreilles de lesquelles, la voix par laquelle la brune Bouchra regarde, entend et raconte le monde se faire sans nous. « L'Orient ! s'exclame-t-elle, chacun dans ses pérégrinations, y avait lu son destin : le missionnaire d'y propager la foi, le militaire de défendre la nation, l'ingénieur de relier le globe de câbles et de rets, le commerçant d'y prospérer, le bohémien d'y rencontrer l'autre, le philosophe d'y découvrir la vérité, l'alchimiste de refaire le monde. »

Tanger contrée de lumière et de soleil est au carrefour de cette rencontre. Ville d'intrigues, nid d'espions, cité des amours et des complots auxquels, on le devine, les lits ne sont jamais étrangers.
Le décor est idéal, le siècle rêvé pour retisser la trame de ce royaume qui s'apprêtait presque avec insouciance à mettre les pieds dans l'ère coloniale. Mais on y rencontre aussi des hommes qui rêvent de modernité et de progrès. Kate en a croisé un, le Chérif d’Ouezzen qui l'aidera à libérer son cousin et son épouse, une autochtone berbère, des mains des corsaires. Mais ce n'est encore qu'un prétexte à la reconstitution de l'histoire grâce à une bibliographie qui n'est pas négligeable.

Entre le Chérif d'Ouezzen et l'Irlandaise de Tanger Bouchra Boulouiz nous laisse soupçonner une idylle prompte à enflammer les imaginations. Mais point trop n'en faut, a décidé la romancière puisqu'on ne saura jamais vraiment s'ils ont été au bout de leur attirance mutuelle.

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