3/16/2010

Tanger: 1001 mythes et une utopie pour la cohabitation

Depuis des siècles Tanger a constitué l'idée la plus réussie, constamment mise a jour, reconstruite au 19è siècle et pendant une partie du 20è, de ce que disaient les utopies sur la Cordoue califale, tellement mystifiée, de la cohabitation tri-culturelle. Tétouan, Larache, Ksar el-Kebir, Salé et même Fès, firent aussi partie de ce monde triangulaire, mais aucune n'a réussi à atteindre la catégorie de mythe. En partie, peut-être, car aucune d'entre elles n'a été ville internationale. Dans cet article j'ai éssayé de mêtre en rélief la base dominante hispano-séfarade de l'expérience.


Hispano-séfarade, berbère et arabe, internationale, Tanger a toujours été une ville andalouse
Article paru à Afkar/Idées nº 9 Hiver 2006
Domingo del Pino, Conseiller éditorial d'Afkar/Idées.

Depuis des siècles Tanger a constitué l'idée la plus réussie, constamment mise a jour, reconstruite au 19è siècle et pendant une partie du 20è, de ce que disaient les utopies sur la Cordoue califale, tellement mystifiée, de la cohabitation tri-culturelle. Tétouan, Larache, Ksar el-Kebir, Salé et même Fès, firent aussi partie de ce monde triangulaire, mais aucune n'a réussi à atteindre la catégorie de mythe. En partie, peut-être, car aucune d'entre elles n'a été ville internationale.

Une première précision s'impose. Les trois cultures ont cohabité à Tanger et de nombreuses communautés de ces cultures étaient présentes dans des proportions très similaires, mais ce qui fût reconstruit au 20è siècle, ce fût le mythe hispano-séfarade. Pourquoi seulement lui, cela mériterait une analyse plus étendue, mais cela peut avoir quelque chose à voir avec la langue et les affinités intuitives entre espagnols et séfarades. Les juifs de Tanger, sauf quelques petits groupes qui arrivèrent dans des temps récents en fuyant les persécutions européennes du 20è siècle, étaient tous séfarades, c'est à dire espagnols, et ils conservaient non seulement la culture, mais aussi la langue médiévale que les espagnols avaient oublié.

Si seule Tanger semble intéresser les contemporains pour la construction de nouvelles utopies de la cohabitation, pour la recréation onirique et mythique d'espoirs, cela se doit à l'histoire exceptionnelle de la ville et de ses gens. Tanger figurait dans l'histoire d'Al-Andalus comme la grande porte à feuilles battantes qui s'ouvrent, ou se ferment, des deux côtés. La Méditerranée se confirme dans ce lieu comme la zone du monde où ses peuples ont investi plus dans le sacré et celle où les prophètes ont eu la possibilité de parler avec leurs dieux et d'être conseillés et orientés par eux.

Cependant, au cours des 50 dernières années, Tanger a été racontée et interprétée par des écrivains americains qui, dans leur immense majorité, y sont passés fugacement. Rien d'étrange à cela. L'histoire est modelée par ceux qui la racontent et les faits concrets perdent de leur valeur pour les romanciers au profit des perceptions.

Seul un grand roman, La vie de chienne de Juanita Narboni, du défunt écrivain tangérois Antonio Vázquez, renvoie Tanger à cet univers hispano-séfarade où la plupart de son histoire se déroula en réalité. A travers la métaphore de Juanita Narboni, Vázquez délivre Tanger de la coupe épistémologique que les écrivains de la beat generation avaient imprimé sur la véritable histoire.

Tanger ville internationale.

En plus d'andalouse, hispano-séfarade, berbère et arabe Tanger a été une ville internationale. Non seulement lorsque les puissances européennes lui accordèrent officiellement ce statut au cours de la première moitié du XXè siècle, mais tout au long de son devenir.

Si pendant les années quarante et cinquante le galimatías littéraire américain rendit Tanger d'actualité pour l'oublier après l'indépendance du Maroc en 1965, grâce à internet de nombreux tangérois, marocains, espagnols et séfarades, l'ont á nouveau sauvée de la poussière, cette fois-ci à partir d'une récréation authentiquement tri-culturelle.

Les faits banals, les souvenirs partagés, la mémoire des odeurs et des expressions disparues, les photographies oubliées, les lumières et les couleurs, les maisons natales perdues, les rues dont on se souvient, les vécus conservés, circulent sur le web et commencent à composer un rêve virtuel qui devient parfois plus réel que le Tanger qui existe aujourd'hui et qui exista dans le passé.

La mémoire collective surgit de ces servitudes et présente, comme tout ce qui est immatériel, la limitation de l'insaisissable. Quoi qu'il en soit, Juanita Narboni constitue, comme le Tanger virtuel qui commence à vivre sur la web, la réintégration presque poétique dans la mémoire collective espagnole de ces séfarades d'Al-Andalus. Aujourd'hui, plus qu'oublier nous avons assassiné les mots, la musique des phrases, l'expressivité des gestes, la façon de s'habiller, de manger, de célébrer les fêtes, de cette culture andalouse qui tient une place plus que notable dans une civilisation plus ample, méditerranéenne, aujourd'hui brisée par les intransigeances politico-religieuses et les terrorismes.

Certains tangérois d'une indiscutable autorité en la matière, comme Emilio Sanz de Soto, soutiennent que Tanger peut être racontée de mille manières ; que son histoire est le résultat de mille histoires parallèles. Mais par dessus ou par en dessous, ou comme le fil conducteur d'un récit, Tanger a été et reste dans une certaine mesure, une ville andalouse dans le sens employé par Gil Grimau dans la citation évoquée au début de cet article.

Il suffit de consulter les hémérothèques pour constater qu'à Tanger, il y a seulement cinquante ans, les journaux félicitaient leurs lecteurs pour l'A'id el Kébir, le Pourim, ou l'Ascension ; pour l'Achoura, le Pessah, ou le jour de la Saint Joseph ; pour le Mouloud, le Kippour, ou la Noél. Ils indiquaient le jour du calendrier chrétien, du juif et du musulman ; ils annonçaient les horaires des cultes dans les églises, rendaient compte des activités dans les synagogues, et les muezzins, en rappelant de leurs cris et du haut des minarets la grandeur de Dieu _allahu akbar_ croyance partagée de tous, annonçaient aux musulmans les horaires de leurs prières.

Ce qui est arrivé ensuite pour qu'aujourd'hui il soit nécessaire de s'en remettre aux Nations Unies, d'engager des savants et des docteurs, des cheikks, des rabbins et des évèques, des spécialistes et des personnalités solennelles et sérieuses, des personnes éloignées les unes des autres, pour commencer á penser qu'est ce que c'est et comment on réussit une alliance de civilisations, qui se trouvait dans ces faits quotidiens et banaux, est un mystère plus que joyeux coûteux, qui un jour se dévoilera de soi-même.

Chez les Marianistes de Tanger, des écoles bâties au début du 20è siècle avec une donation du Marquis de Comillas, où étudiaient des chrétiens, des juifs et des musulmans, la consigne de la direction du centre était « la politique et la religion restent en dehors des portes. Ici on ne vient qu'à étudier et apprendre». En fait, il s'agissait d'une recommandation destinée plus aux espagnols, avec leurs éternelles querelles et divisions politiques, qu'aux élèves des autres communautés.

À Tanger vivaient en paix non seulement les différentes confessions religieuses, mais aussi les différentes nationalités et les diverses croyances politiques. Seuls les espagnols semblaient avoir depuis des temps lointains - peut-être depuis Al-Andalus - deux idées différentes sur pratiquement tout ce qui pouvait être discuté.

Fort heureusement, l'administration de Tanger retombait sur les représentants des 13 pays signataires de l'Acte d'Algésiras de 1906, et un gouvernement tellement ample ne peut gouverner si ce n'est qu'en octroyant une grande liberté à ses gouvernés, mais à la fois en empêchant que leurs différences ne deviennent des affrontements sanglants. Aucune communauté séparément ne pouvait donc se comporter comme elle l'aurait peut-être fait dans son propre pays.

L'après-guerre

La guerre civile espagnole de 1936 ouvrit une parenthèse dans la cohabitation de la communauté espagnole de Tanger. Son occupation par Franco en 1940 en fit trembler plus d'un du fait de la possible extension de la cruauté de l' après-guerre espagnole dans une ville qui avait réussi à éviter les horreurs du conflit civil espagnol et ensuite de la guerre européenne.

Mais il était impossible de galvaniser une population majoritairement étrangère aux défilés des Mehallas ou de la Légion, et il était encore plus difficile de transmettre la transcendance et la solennité avec lesquelles on voulait présenter des concepts comme église, religion, patrie, drapeau, à une population qui respectait une demie douzaine de religions, qui saluait au minimum les 13 drapeaux des pays responsables d'une administration qui, pour garantir la cohabitation de tous, n'avait d'autre issue que d'être démocratique, plurielle, libre et ouverte.

Les intolérances morales de l'après-guerre furent aussi évitées car dans une ville où l'on pouvait voir les films de Brigitte Bardot sans coupures ou le cinéma de Ingmar Bergman sans censure, il était impossible d'obliger les espagnols à choisir entre Blanche Neige et les Sept Nains, Race ou le NoDo. Les livres étaient vendus sans censure d' aucun genre. Ainsi donc face au choix de lire à Sartre et Albert Camus, à Vicente Blasco Ibáñez et Arturo Barea, les éditions d'exaltation patriotique de l' après guerre étaient peu demandées. En matiére de coutumes morales et sexuelles, dans une ville où existait une maison de passe aussi prestigieuse que _El Gato Negro_ qui offrait le service de ses filles à crédit pour les paroissiens, le _Whisky à Gogo_ et _Le Trou Dans le Mur_, les diatribes morales du Père López ou du Père Patrocinio attiraient peu de fidèles.

La République espagnole avait compris, peut-être un peu tard, que la rébellion militaire commencée le 12 juillet au Maroc, devait être combattue et enrayée sur place. Les archives de la CNT conservées à Amsterdam incluent des documents intéressants sur deux tentatives pour soulever les marocains contre l'armée africaine d'Espagne. Un document au titre de _Antécedents et possibilités pour une subversion au Maroc espagnol_ s'y réfère.

La première tentative eu lieu pendant le gouvernement de Francisco Largo Caballero, et elle fût confiée au journaliste Carlos de Baraibar, envoyé à Tanger, avec l'officier de la Poste Espagnole, Rafael Jiménez Cazorla, José Martínez Sancho et Antonio Monleón de la Lluvia, consul d'Espagne à Casablanca. Selon le document, ils reçurent cinq millions de francs « pour commencer leurs travaux avec les indigènes », mais ce même écrit critique Baraibar pour son _manque d'habileté conspirative_ .

Le second plan fût décidé par le gouvernement qui succéda à Largo Caballero et confié à un agent d'information de l'État Major de l'Armée de Terre républicaine. Selon un autre document, ces tentatives bénéficiaient de l'appui de la France, qui avait posé comme condition aux espagnols qu'on ne fit pas de propagande nationaliste ni anti-française.

Les deux conditions suffisaient à faire échouer les projets républicains car la seule exigence importante que posèrent les nationalistes marocains afin de coopérer était que le gouvernement de la République fisse une déclaration publique où il s'engageait à octroyer une autonomie ample au Maroc en cas de triomphe de la République. Quelles que fussent les raisons, le gouvernement de la République refusa la pétition et l'opération échoua.

Dans une certaine mesure, il est surprenant de voir comment le gouvernement et les partis républicains purent agir avec une telle improvisation. Certains tangérois se souviennent d'un télégraphiste anarchiste de la Poste espagnole de Tanger, appelé Paulino, qui seconda la tentative et de plusieurs télégraphistes anarchistes espagnols arrêtés dans les _douars_ proches de Tanger alors qu'ils remettaient de l' argent aux marocains pour le soulèvement.

Un autre document du 8 mars 1938 parle d'un plan pour occuper le littoral atlantique de la zone espagnole qui servirait de base pour lancer «un ample programme d'agitation et d'occupation de toute la zone du Protectorat ».

Probablement à cause des indications des anarchistes de Tanger, le document affirme que dans cette ville « on peut recruter 2000 hommes » mais reconnait que l'embarcation dont ils disposent pour les transporter par la mer jusqu'à une forêt proche de Cuesta Colorada, ne peut transporter que 60 personnes.

Certaines anecdotes de la « renaissance » tangéroise de 1938 méritent d'être rappelées. Une demoiselle gagna un concours de rédaction, organisé à l'occasion de la visite à Tanger de Pilar Primo de Rivera, où elle confessait que sa plus grande ambition était de devenir comme doña Pilar. La conversion la plus frappante fût celle de la Duchesse de Guise, héritière du trône de France, qui apparait sur les photos des journaux de l'époque avec la chemise bleue de Phalange le jour où on lui imposa le joug et les flèches d'argent.

Un ancien employé de banque tangérois soutient qu'en 1936, l'Armée déjà soulevée contre la République, voulut s'emparer de l'or et des valeurs déposés dans la Banque d'Espagne de Tanger. Pour cela, selon son récit, des agents franquistes arrivés de Tétouan s'arrangèrent avec un employé de la banque, ils simulèrent sa mort, ils s'emparèrent de l'or et ils le cachèrent dans le cercueil en lieu et place du supposé défunt et ils l'emportèrent à Tétouan comme s'il s'agissait d'un enterrement.

Peut-être du fait des conversions spectaculaires à la Phalange, la revue Mauritania du 30 octobre 1938 signalait qu’ « II est inutile de porter une chemise bleue si l'on ne possède pas un coeur loyal et amant de la patrie, ni de porter un béret rouge sur une tête si celle-ci renferme des bâtardises et des réserves».

Mais la division historique des espagnols presque à parts égales sur pratiquement tout est beaucoup plus ancienne que la guerre civile. Elle apparait à Tanger au moment où l'immigration économique espagnole croît, à partir de la fin du 20è siècle. Alberto Paños, de Malaga, plus connu sous son nom littéraire d'Alberto España, a laissé constance dans ses livres sur cette ville non seulement de cette cohabitation intime entre communautés, séfarade et espagnole principalement, mais aussi de l'ancienneté des différences entre espagnols.

Dans _Une vie à Tanger. Confessions d'Alberto España_, il décrit de façon magistrale non seulement comment la ville commence à sortir du Petit Souk de la main des anarchistes et des radicaux et s'étend vers le Boulevard. La nouvelle ville se construit sur les terrains sablonneux qu'un autre andalou, Frasquito _el sevillano_ avait acquis au 20è siècle et où, pendant des années, il n'y eu que le _huerto del Señor Frasquito_.

Il raconte aussi comment les espagnols étaient divisés selon les quartiers où ils habitaient, les journaux qu'ils lisaient, et même les cafés qu'ils fréquentaient. La presse contribua largement à forger les deux camps, dans ce cas là heureusement de lecteurs. Les partisans du nouveau régime lisaient le journal _Presente_, fondé en 1937, et les républicains les journaux _Porvenir_ et _Democracia_.

Un des espagnols les plus renommés à son époque fût l'anarchiste gaditain Fermín Salvochea. Il y eu même une rue avec son nom à Tanger qui fût rebaptisée _Rue des Romains_ après l'indépendance du Maroc. Alberto España le décrit comme « un mélange d' anarchiste et de franciscain ». Un tailleur juif originaire de Lvov, échappé des persécutions nazies, formait les communistes espagnols qui se réunissaient au bar de Mariano à la Rue de Fés.

Pendant les premières années du 20è siècle, le Petit Souk était le coeur de Tanger. Il s'y trouvait deux cafés, le _Café Fuentes_ et le _Café Central_, situés face à face, le premier avait une clientèle progressiste et républicaine, et le deuxième une clientèle conservatrice. Pendant ces premières années du siècle l'on vit souvent voler des bouteilles de l'un vers l'autre café et leurs paroissiens s'échanger des coups de chaises et des insultes « pour un oui ou pour un non ».

Mais l'on ne peut ignorer l'oeuvre de l'Espagne à Tanger : elle a contribué énormément à la modernisation de la ville avant, pendant et après la République, aussi bien au début du 20è siècle que sous l'occupation espagnole à partir de 1940. Les premières missions franciscaines pour sauver des captifs chrétiens datent du 23è siècle. Le premier système de santé, le premier éclairage public, le premier téléphone, sont dus à l'action d'entreprises espagnoles. La plupart des immeubles du Tanger moderne, celui qui fût construit à l'extérieur du Petit Souk dans les années trente, ont été réalisés dans sa majorité par des architectes et des ingénieurs espagnols. De même que le stade du Marshan, l'urbanisation Californie, et un grand nombre des maisons du quartier du Monte.

Aujourd'hui tout est devenu histoire mais les rêves ne laissent pas mourir cette ville merveilleuse, et s'il est possible de les réaliser, cela vaut la peine d'essayer.

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