9/20/2009

Le/les mythes de Tanger ou l'utopie retrospective

Le mythe est nécéssaire, voire indispensable. Il crée des espaces imaginaires, viables, aimables, pour les croyances irréconciliables, les cultures refermées sur elles mêmes, les réligions meurtrières, les différences, et les réalités indésirables. À l'interieur du mythe on se tutoi, on s'accepte on se fréquente, et on se comprend même. L'imaginarie collectif sur Tanger me semble sur le point de devenir l'utopie retrospective la mieux construite de tous les temps. Sous le titre qui précéde ces lignes j'essairais de ressembler les visions des autres sur ce mythe/utopie.




Introduction

Sauf pour la mythologie (grecque) ou les dieux ont des passions aussi meurtrières que les humains, les mythes de cohabitation ensemble, de comprehension entre cultures, ont proliférée en Méditerranée. Plusieures villes/mythes ont apparu tout au long de cette histoire parfois térrifiante des peuples mediterranéens.

Beyrouth, Alexandrie, Nicosie, Jérusalem,....Tanger ne sont que des exemples majeurs. Il n'y a que le mythe de Tanger qui expira de mort naturelle - par un simple décret royale du Sultan/Roi Mohamed V - abolisant la Charte Internationale de Tanger par laquelle il avait prorrogé à l'independence du Maroc en 1956 le Statut Internationale de la ville.

Les tangerois de toutes conféssions, croyances et cultures, gardent en général un bon souvenir de leur passé tangerois. Pour preuve, ils sont les seuls qui semblent s'intéresser à la (re)construction d'un mythe qui n'a peut-être jamais existe mais qui devrait être possible. Toute collaboration pour faire la lumière sur ce sujet sera la bienvenue.





Le mythe, c'est moi !
Extraits de Tanger ou la Derive littéraire
Marie-Haude Caraës et Jean Fernandez
Editions Publisud, 2002


Tanger, le lieu commun d'écrivains occidentaux. Quoi de plus convenable pour Jean Genet qu'une Tanger voleuse et traître, pour Paul Bowles un point de mire et d'aventures bon marché, pour William Burroughs un bas-fond, pour Roland Barthes un lieu ni trop loin ni trop près, fort et anonyme à la fois. Chacun, indistinctement, peut se croiser même si certains ne se rencontrent pas. Ce point de croisement, noué par la ville, tisse un mythe dans lequel chacun s'enferme et se prend".

Le mythe de Tanger prend au moins deux sens.Il est d'abord un récit symbolique d'écrivains occidentaux sur la ville, il est ensuite une mythification des écrivains. Les deux mythes se répondent : on peut établir une correspondance entre une forme de mégalomanie des auteurs, y compris et surtout dans son versant littéraire et la manière dont le mythe de la ville se construit. Autrement dit, les auteurs qui s'autorisent à bien des choses, s'autorisent à se penser ou à penser leurs oeuvres comme à l'origine du monde, du moins littéraire et, du même coup, à penser, à la mode hégélienne, qu'ils en sont la fin.

Bien des textes en témoignent. Tanger, l'histoire racontée par ceux-là qui en vivent une part, se dit sur le même refrain. Dans son roman, Au Grand Socco, Joseph Kessel ne s'intéresse guère qu'aux étrangers occidentaux — aussi fastidieux soient leurs itinéraires — car tous ont une histoire digne d'être racontée. Tanger reste éternellement sous tutelle. Ainsi, M. Ribaudel, le sage avocat, à Tanger depuis cinquante ans « connait notre ville, mieux qu'aucun étranger et même, ô mes amis, mieux qu'aucun Arabe » explique le jeune conteur Bachir à la foule infantilisée et quasi-muette.

Le mythe prend racine dans une enclave mentale et physique ceinte de murs qui protége les écrivains occidentaux de la ville et les aveuglent. Roland Barthes, le mythographe, ne dit rien d'autre que cela. En 1971, dans la revue Promesses, il explique la forme moderne du mythe : « Si j'avais à imaginer un nouveau Robinson, je ne le placerais pas dans une île déserte, mais dans une ville de douze millions d'habitants, dont il ne saurait déchiffrer ni les paroles ni 1'écriture ». Tanger, espace vide de toute entrave. Les écrivains y créeront leur ordre, servis par des épigones qui préchent la bonne parole, entremetteurs au service de leur gloire, et dominant des Arabes, corvéables, chair à travail et à plaisir.

Ainsi s'écrit, à Tanger, une nouvelle page de l'histoire des mystifications. Dans cette langue nouvelle qui s'organise dans ce lieu, le héros fictionnel classique s'efface devant la figure imposante d'un écrivain héroisé, mythifié. Ce nouvel habit n'est pas étranger au devenir de l'écrivain à Tanger. Les aventures qu'il s'autorise lui permettent de faire 1'expérience des limites, les siennes et celles de la ville.

Jusqu'oú aller ? Par quoi se laisser tenter ? En passant à Tanger, il se fait non seulement le continuateur du mythe du lieu, mais par sa seule présence imagine ajouter un éclat nouveau et tente de l'incarner : « Le mythe, c'est moi ! ». William Burroughs, Paul Bowles, Jean Genet ou Paul Morand, aprés avoir parcouru tous les océans, poursuivis par quelques dieux jaloux, éprouvés leur courage en traversant les cyclones de la vie, dépassés toutes les limites de l'entendement humain, sortiront indemnes et fortifiés de ce grand voyage qui prend fin à Tanger.

Gráce à cette langue qui efface tout commencement et ne s'achéve jamais, les écrivains construisent un lieu toujours neuf, débarrassé de toute histoire, sans cesse dans la répétition, d'oú seront expulsés les problémes du temps. II n'y a jamais de contradiction, pas de conflit entre le bien et le mal, le mythe est l'alibi perpétuel dont la fonction est de déformer mais aussi de cacher.

Il suppose les écrivains investis de la vérité oú plus ríen n'est à apprendre, ni à comprendre. Ainsi, la sacralité des textes vient de ce qu'ils sont pris dans ce mouvement litanique : les mèmes mots, les mêmes gestes, la même forme, mille fois répétés mettent l'esprit en sommeil. Comme l'incantation religieuse qui dans sa constance réaffirme sans cesse la présence, inchangée, massive, transcendante du divin.

Pour que cette création inouie, cette quéte inédite s'ancre, encore faut-il marteler inlassablement que l'écrivain à Tanger fabrique des mythes : « Eh bien, Willy Lee, lui, produit ses propres archétypes. Alors c'est foutu : les cafés d'Interzone, empestent déjá d'archétypes pourrissants, avortés, larvaires. Tu as remarqué les vibrations insonores qui s'élévent du Socco ? Ca signifie que dans les parages se trouve un individu qui fabrique ses propres archétypes et qu'il y a intérét à décaniller vite fait... Ecoute j'ai du succés tant que je trafique les archétypes existants. Mais si jamais je les cautionnais, ou méme si je connaissais les archétypes de Lee... » explique Willy Lee/William Burroughs dans Interzone.

Cette fabrique de mythes n'a de sens que si on la considére comme le produit d'une vision exaltée de l'écriture. Jean Genet écrit dans Journal du Voleur : « "Prendre le poids de tous les péchés du monde" signifie trés exactement : éprouver en puissance et en effets tous les péchés ; avoir souscrit au mal.

Tout créateur doit endosser — le mot serait faible — faire sien au point de le savoir être sa substance, circuler dans ses artères — le mal donné par lui, que librement choisissent ses héros. Nous voulons voir là une des nombreuses utilisations de ce mythe généreux de la Création et de la Rédemption ».

Dans la mythologie de Jean Genet, l'écriture, cet acte exemplaire de la Création, est le rituel. L'auteur ne peut vivre que dans un monde sacralisé, seul apte à faire exister son être" . La mythologisation permet la construction d'une conscience supérieure : être l'être, tout simplement. Et ce sacré équivaut á la puissance.

Les écrivains à Tanger provoquent et défient la loi, pactisent avec leur culpabilité. Des surhommes ou des dieux. Est ainsi rendue plus éclatante leur présence au monde. Leurs textes sont sacrés et sacralisés à la mesure de l'absorption, de la pénétration ou du bouleversement qu'ils infligent à la ville et à ses habitants. Au fond de l'histoire, restera l'abandon. Tandis que les écrivains sont hissés vers le sublime, les Arabes s'enfonceront dans une noire pétrification.

Cette folle mythologisation prend sa source dans la culture et la psychologie de chaque écrivain. Parfois, la figure du pionnier américain est convoquée. L'écrivain-pionnier — au coeur de l'inconscient américain — est l'homme viril, celui de l'action, qui va de l'avant, qui sans cesse repousse les limites de son corps, de son écriture, de l'espace... Il s'expose dans un espace sauvage qui le perturbe ; mais lui seul sortira victorieux de cette lutte, le lieu dompté.

Le portrait que dessine William Burroughs de l'écrivain américain et partant de lui-même ne peut se défaire de cette conquête de l'Ouest : « Auteur de romans trop obscénes pour être publiables, vivant de petits revenus. Indubitablement, il ne manque pas de talent, mais ses oeuvres sont irrémédiablement invendables. [...] Il aurait pu être homme d'affaires, anthropologue, explorateur ou criminel. Mais les circonstances ne s'y sont jamais prétées. Pour lui, il est toujours trop tôt ou trop tard. Ses talents restent donc à l'état latent, irréalisés. Dernier représentant d'une antique lignée ou pionnier d'une nouvelle appréhension de l'espace-temps, c'est certainement un homme sans attaches, sans feu, ni lieu ». On le plaindrait presque.

Mais la langue de William Burroughs n'est pas la langue de l'altérité, bien plus, celle âpre et rugueuse du glorieux conquérant qui avance sans foi ni loi, repoussant sans cesse les frontières. Au terme de ce périple tangérois, il n'a pas d'ennemi à sa taille, alors il s'agit d'expérimenter la vie jusqu'à sa destruction, dans l'extase.

Du pionnier à Dieu, il n'y a souvent qu'un miroir. La mythologisation de soi flirte, alors, avec la mystique religieuse : on convoque le Livre et ses références, on fouille dans la mythologie grecque. L'auteur se divinise ou bien — mais cela peut revenir au même — l'acte d'écrire est vécu comme une mystique. La déesse Hécate du roman de Paul Morand est celle des invocations infernales, de la magie et des sorciers. On ne s'étonnera pas que sa statue, femme à trois corps ou à trois têtes"', se dresse aux carrefours.
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Dans ce monde légendaire, Tanger n'est pas ce port d'attache à partir de quoi on regarderait le monde. Les écrivains y sont sans amarre, ballottés dans une coquille vide. Toute histoire familiale a pratiquement disparu de leurs récits de vie, ils ne commencent réellement à exister que jeunes adultes. La quasi absence des femmes" est un symptôme de ce monde d'adolescents virils, masculinisé à l'extrème. Cette absence, de leur vie et de leur oeuvre, efface tout commencement. Le hasard en fait croiser une à Tanger ? Ce sera une ombre, prostituée ou loqueteuse sur des trottoirs grouillant de beaux garcons en érection. « Des femmes d'une laideur bestiale, inouies, descendent des montagnes, lourdement chargées de charbon de bois.

Ce sont des femmes berbéres, non voilées, qui ont le visage tatoué de pointillés bleus, de la base du nez à la lévre supérieure et de la lévre supérieure au menton. Je me demande si ce tatouage va également du con au trou du cul ? Je crains de devoir classer cette question à la rubrique : Mystères de L'Orient. Notre homme sur le terrain est une pédale... J'ai remarqué que beaucoup de ces bêtes de somme ont le nez rongé » écrit William Burroughs. Tanger est d'abord le lieu d'une communauté masculine : les femmes arabes, abritées dans l'espace privé, comme à l'intérieur de l'intérieur du lieu, seront invisibles à leur oeil nu.

De ce culte de l'homme par lui-même, l'écrivain entreprend d'ordonner le monde à sa guise et de rénover l'humanité, refaire ce que Dieu aurait si mal fait. On comprendra mieux la fascination morbide qu'exerce, chez certains d'entre eux, la question du nombre d'habitants sur la planète : des gens sont de trop sur cette terre, annoncent-i1s brutalement". D'abord, quelques-uns mettent en avant les désagréments d'une démocratisation du voyage : on ne peut plus circuler aussi confortablement qu'avant et selon son désir. A partir de quoi, la réflexion peut prendre un tour plus idéologique.

Certains écrivains à Tanger font un constat terrible, un état des lieux catastrophique du monde. Particuliérement présente dans la littérature américaine qui ne s'embarrasse guère de mots, caricaturale chez certains écrivains francais, le constat de ce surpeuplement conduit, inévitablement, à une proposition démiurgique.

Chez Paul Bowles, cette question n'est pas qu'anecdotique. Dans les années quatre-vingt, à la demande du Journal de Tánger, il fournit une contribution sous forme de canular : un pseudo-directeur des relations publiques d'une fausse association humanitaire propose à chacun d'avaler une capsule de cyanure, dans le but de lutter contre le surpeuplement de la planète. Cette proposition n'est pas une simple farce de potache. Dans Leurs mains sont bleues, il va plus loin. Un article de journal lui apprend qu'une épidémie de peste bubonique ravage Bellary : « Je ne cesse d'y penser et je me demande si la victoire presque certaine sur ces maladies en vaudra bien le prix : c'est-à-dire la suppression des croyances et des rites qui donnent un sens satisfaisant à la vie consciente, de la naissance à la mort. J'en doute. La sécurité est un faux dieu : commencez à lui faire des sacrifices et vous êtes perdu ».

Comme en écho, dans les années soixante-dix, le vieux Paul Morand, dans des Entretiens, dessine la mesure de son pessimisme : « Tous les plaisirs sont une peau de chagrin qui se rétrécit non seulement dans la main de celui qui se dirige de plus en plus vers la mort, mais en même temps seront de plus en plus difficiles à atteindre en raison de la population de la planète qui va atteindre 3 milliards ». Cette idée l'effraie, parce que son pendant c'est, dit-il, pour le siècle prochain, « l'immense tragédie de la disparition de la race blanche ».

On attend sans surprise de telles déclarations chez un auteur dont toute l'oeuvre témoigne d'une dépréciation de l'altérité. Pourtant, chez William Burroughs aussi le programme utopique passe par une restauration de l'ordre : « Evidemment, il faut probablement se débarrasser des neuf dixièmes de la population mondiale. Il y a trop de monde. Vous ne pouvez pas imaginer une société utopique quand la population est aussi énorme et où les intérêts sont aussi divergents ». Gore Vidal dans Artistes et Barbares sera encore plus ferme : « Je crois que le gouvernement de l'avenir sera un gouvernement autoritaire. Nous sommes trop nombreux", nous n'avons pas assez de ressources — il faut rationner, contrôler, préserver l'environnement. C'est inévitable. Tout dépendra de la philosophie de cette dictature. Le dictateur éclairé gouverne en accordant aux peuples la plus grande liberté possible dans la sphère privée, tout en contrôlant la sphère économique.

La société américaine a toujours été dirigée jusqu'ici selon le principe contraire. Nous avons toujours considéré que l'Etat avait le droit de se mêler de notre vie privée (la sexualité, le jeu, l'alcool) mais que dans la sphère publique nous pouvions exploiter, notre prochain — ou la nature — `à notre guise. Je propose le contraire : je suis partisan d'un contrôle strict de l'Etat dans le secteur public et d'une totale liberté dans le privé ». Ces propositions de contrôle ont fonction de recours ultime, une sorte de substitut à la déréliction des écrivains, préparant une renaissance hypothétique. Cette néantisation de l'humanité ne rencontre pas d'obstacle, comme si elle incarnait son seul destin possible et sa propre finalité.

Au terme de cette Tanger imaginaire et mythique, dans un tourbillon de références et de citations, cette grande rêverie collective autour d'une fiction, construit-elle la ville? Sous le masque du mythe, a-t-on encore les moyens de discerner le réel ? Les textes des écrivains occidentaux marquent une fuite en avant ou l'impossibilité de clore un récit. Cette vacuité tourne dans une course jamais achevée, écervelée, mais où le lieu et les écrivains se retrouvent dans un seul regard autorisé, une seule appréhension des choses.

Cette modélisation absolue, cette réification radicale statufie le lieu. L'auteur parle. Sa parole, il la donne à lire à ses fidéles lecteurs. Texte sacré. William Burroughs, Paul Bowles, Jack Kerouac ou Jean Genet sont les dieux de ce monde, et chaque lecteur pourra retrouver sa trace dans la littérature à venir. Assez symptomatique et exemplaire de cette quéte, le récent recueil de nouvelles, Tanger, est traversé par le fantóme de Paul Bowles — mais on trouvera aussi les noms de William Burroughs ou de Jack Kerouac, d'Allen Ginsberg... — qui revient inlassablement au fil des fictions.

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