8/16/2009

Un médecin anglais visite Tanger en 1789

Au mois de septembre 1789, M. Matra, consul de sa majesté britannique à Tanger, s'adressa au général Ohara, commandant á Gibraltar, pour le prier d'envoyer un chirurgien expérimenté à Muley Absulem, fils chéri de l'Empereur de Maroc, qui était menacé de perdre la vue. L'expression de Muley devant être souvent employée au cours de cet ouvrage, je dois prévenir le lecteur que c'est un titre honorifique qu'on donne á la famille royale de Maroc, et qui revient á celui de prince dans un autre pays.




Muley Absulem, dont les yeux étaient dans le plus triste état, souhaitait ardemment consulter quelque médecin européen, croyant qu'il en obtiendrait plus de soulagement que des mauvais Esculapes de 1'Empire de Maroc. Il avait promis de récompenser magnifiquement celui qui le guérirait : il devait être défrayé et avoir, pour sa sûreté personnelle, un détachement de soldats maures qui lui serviraient d'escorte pendant le voyage; mais ce qui devait inciter le plus une âme sensible à se rendre auprès du prince, c'était la promesse de remettre au médecin qui entreprendrait sa guérison plusieurs captifs chrétiens qui languissaient dans les fers.

On comptait parmi ces infortunés le capitaine d'un vaisseau anglais, et neuf matelots, qui avaient eu le malheur d'échouer sur la cóte d'Afrique, dans la partie habitée par des Arabes sauvages. On verra le peu de confiance qu'on pouvait avoir dans la parole du prince africain.

Quoique mes espérances aient été trompées par rapport aux avantages pécuniaires sur lesquels je devais compter, je ne saurais regretter d'avoir fait un voyage qui m'a procuré plus de connaissance des mceurs et des coutumes de ces contrées barbares, qu'aucun Européen n'en avait acquise avant moi.

Je fis voile de Gibraltar le 14 septembre 1789, à bord d'un petit bâtiment qui me transporta en six heures à Tanger, où M. Matra m'attendait...J'appris bientót que Muley Absulem que je venais traiter était, au moment de mon arrivée, par ordre de 1'Empereur son pére, à la tête d'une armée, dans les montagnes qui séparent la ville de Maroc de celle de Taroudannt. Cette circonstance m'obligea à rester à Tanger, jusqu'au retour du prince à Taroudannt, où il faisait sa résidence ordinaire.

Personne n'ignore que la ville et le fort de Tanger faisaient autrefois partie des possessions étrangéres de la Grande-Bretagne. La ville était bien fortifiée, lorsqu'elle appartenait aux Anglais; mais quand ils l'abandonnérent sous le régne de Charles II, ils en détruisirent les fortifications.

La ville occupe un très petit espace, et n'a rien de remarquable; elle est bâtie près de la mer, est entourée d'une vieille muraille qui tombe en ruine; ses environs sont couverts de vignobles; on y voit quelques vergers ensemencés en blé. En s'éloignant de la ville, on ne trouve que du sable et des montagnes arides. La situation de Tanger n'est rien moins qu'agréable; les maisons sont en général mal bâties, et annoncent la misère. Leurs toits sont plats.

Les murs sont communément blanchis à l'extérieur. Le sol des appartements est simplement de terre battue. Les maisons n'ont point de second étage. Les Juifs et les Maures vivent mélés ensemble à Tanger, ce qui se voit rarement en Barbarie. Cette cordialité entretient plus de confiance entre eux qu'il n'en existe dans les autres parties de l'Empire : ainsi les Juifs, au lieu de marcher nu-pieds, comme á Maroc, à Taroudant et dans plusieurs autres villes, ne sont assujettis à ce pénible usage que quand ils passent dans une rue où se trouve une mosquée, ou un de ces édifices appelés sanctuaires, qui sont particuliérement révérés des Maures.

Tous les consuls étrangers (excepté celui de France qui est établi à Salé) font leur résidence à Tanger, quoique les habitants n'y soient pas plus civilisés que dans les autres villes de Maroc. Avant le régne de Sidi Mahomet, il leur était permis de s'établir à Tétouan, bien préférable à Tanger, par l'agrément des campagnes qu'on trouve dans les environs. Une aventure de fort peu d'importance fit chasser les chrétiens de cette agréable cité.

Un Européen qui s'amusait à tirer des oiseaux dans le voisinage de la ville eut le malheur de blesser une femme maure qui se trouvait par hasard dans la direction de son fusil, et cet accident ayant été rapporté à l'Empereur, il jura par sa barbe qu'aucun chrétien n'entrerait à l'avenir dans Tétouan ; et, comme ce serment (par la barbe) n'est jamais fait par les Maures que dans des occasions importantes, et que l'Empereur ne le violait jamais, les chrétiens qui faisaient leur demeure à Tétouan en ont tous été renvoyés. Le peu d'agrément dont jouissent les consuls dans ces contrées barbares ne doit pas faire envier leur sort.

Les habitants ne font aucune société avec les consuls, et les traités qu'ils ont signés au nom de leurs souverains, sont souvent insuffisants pour les garantir des insultes auxquelles ils se voient sans cesse exposés.

En butte aux caprices d'un despote qui n'a d'autre loi que sa volonté, celui-ci leur ordonne de venir à la cour, et aprés leur avoir fait faire un voyage cher et pénible, il les renvoie sans qu'ils aient tiré aucun avantage, quelquefois méme ils ignorent pourquoi ils ont été ainsi mandés.

Les consuls anglais, suédois et danois, ont fait bâtir des maisons de campagne dans les environs de Tanger, oú ils vont se consoler de leurs tracas; ils s'y occupent de leurs jardins, de la pêche, et surtout de la chasse, qui est fort agréable dans ce pays, à cause de l'abondance du gibier.

Sur la côte nord de Tanger, on voit un château à moitié ruiné qu'habite le gouverneur. L'hôtel du trésor royal sert de magasin pour le radoub des vaisseaux. On construit dans le port des galéres pour l'Empereur.

Quinze jours aprés mon arrivée à Tanger, le consul anglais recût une lettre du prince maure, qui l'informait de son retour à Taroudannt en lui marquant le grand désir qu'il avait de me voir. Quelque impatience que j'eusse de me rendre auprés de luí, il fallut pourtant, avant mon départ, me procurer tout ce qui m'était nécessaire pour faire le voyage.

Le prince avait ordonné que j'eusse deux cavaliers pour m'escorter. Le gouverneur de Tanger devait aussi me fournir une tente, des mulets et un interprète : mais ce ne fut pas sans peine qu'on parvint à trouver un homme qui parlaitt l'anglais et l'arabe assez bien pour remplir 1'office d'interprète. Après avoir cherché inutilement par toute la ville, le gouverneur ordonna que pendant la prière des Juifs, on s'informât dans leurs synagogues si quelques gens de cette secte ne parleraient point l'anglais.

Un malheureux Juif qui vendait des fruits dans les rues de Gibraltar, et qui était venu à Tanger avec sa femme et ses enfants pour assister à une fête religieuse, n'imaginant point pourquoi on lui faisait une pareille demande, répondit ingénument qu'il parlait la langue anglaise aussi bien que l'arabe.

On le saisit aussitót, et on le força à m'accompagner. Un Anglais se fait difficilement à l'idée d'un gouvernement dont le pouvoir est assez despotique pour faire marcher à son gré qui lui plait. Trois ou quatre Maures empoignèrent la malheureuse victime avec autant d'énergie que s'ils avaient un Hercule à combattre. Ils secouérent le patient de telle sorte qu'il était à moitié mort lorsqu'ils le livrèrent à leur supérieur.

Sa femme, effrayée de la scéne qui venait de se passer sous ses yeux, courut à la maison du consul, et par ses pleurs, par ses cris, tâcha de le toucher pour qu'il fit relâcher son mari.

Les mauvais traitements que les Maures font aux Juifs, lorsqu'ils ne sont point protégés par l'humanité des gouverneurs, étaient bien capables d'alarmer cette femme; mais elle se tranquillisa quand on eut promis au consul qu'on prendrait soin d'elle pendant l'absence de son mari, et qu'elle fut bien assurée qu'il reviendrait sain et sauf après m'avoir conduit à Essaouira, où je devais prendre un autre interprète.

Les villages de l'Empire de Maroc ne sont composés que de cabanes grossièrement fabriquées, soit en terre, sois en pierre; souvent même de roseaux; elles sont couvertes de chaume, et entourées d'une haie vive impénétrable...Dans ces contrées, le voyageur est souvent arrété pour plusieurs jours lorsque les rivières viennent à déborder, les ponts étant fort rares. Les courants de la mer qu'on rencontre ont moins d'inconvénients, parce qu'on peut les passer en bateau ou sur des radeaux.

Nous atteignimes le soir Asilah. Aussitôt que les soldats de mon escorte eurent appris à l'alcade ou gouverneur de la ville qui j'étais, il s'empressa de me procurer un logement. Asilah est à trente milles, c'est-à-dire à dix heures de chemin de Tanger : les Maures comptent les distances par heures, et comme il en faut toujours une à leurs mulets pour faire trois milles, la longueur d'un voyage est généralement calculée avec assez d'exactitude par ce moyen.

Le château d'Asilah est très considérable, et quoiqu'il soit en ruine, on peut voir qu'il était anciennement une des barrières qui défendaient l'Empire. Lorsque Asilah appartenait aux Portugais, la ville avec son petit port sur 1'océan Atlantique était mise au rang des places fortes : mais, par la négligence des princes maures, les fortifications sont entièrement détruites; les maisons ont un air misérable, et le petit nombre de Maures et de Juifs qui l'habitent paraissent fort pauvres.

Une heure aprés mon arrivée á Asilah, le gouverneur, accompagné des notables de la ville, me fit une visite, et m'apporta, sans doute par considération pour l'auguste malade que j'allais traîter, une offrande de fruits, d'oeufs et de volailles....Le bruit s'étant répandu qu'un médecin européen était arrivé dans la ville, je fus réveillé de bonne heure par une foule de malades qui étaient dans un état déplorable.

Plusieurs étaient aveugles, d'autres étaient perclus de rhumatismes; quelques-uns avaient des maladies chroniques. Ce fut en vain que je tâchai de persuader ce peuple infortuné et ignorant que la médecine ne pouvait guérir des maux incurables; rien ne put les faire revenir de la haute idée qu'ils s'étaient faite de mon savoir. Tous ces malheureux imaginaient que les médecins européens guérissaient toute espèce de maladie; ils me donnaient leur pouls à tâter, en me suppliant de leur rendre la santé. L'importunité continuelle de tant de malades qui me parlaient tous à la fois m'embarrassait beaucoup : je fus obligé, pour écarter la foule, d'ordonner à mes deux gardes de faire la police dans ma chambre.

Je partis le 2 octobre pour Larache, qui n'est qu'à trente-deux milles d'Asilah; j'y arrivai le même jour à quatre heures de 1'aprés-midi : le chemin que je fis sans presque quitter la mer ne m'offrit rien de remarquable. Avant d'entrer à Larache, j'eus à passer la rivière de Lucos, qui, dans cet endroit, peut avoir un demi-mille de large : le cours de cette rivière est fort tortueux; son embouchure dans l'océan est à Larache.

Tomado de:
Voyage dans l’Empire de Maroc et au Royaume de Fez.
Un médecin anglais pénètre dans le harem.
Par William Lemprière

1 comentario:

  1. Excelente extracto histórico sobre Marruecos del pasado. Pueden descargar el libro entero en el enlace: ftp://ftp.bnf.fr/008/N0084088_PDF_1_-1DM.pdf
    Saludos

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