6/11/2009

Tanger dans la mémoire : mille et un mythes

Du mythe de Tanger on peut toujours dire si non e vero en ben trovato. L'histoire et l'utopie nous renvoient les verités de ceux qui paient le prix des rêves des autres. Á Tanger, Tetouan, le Nord du Maroc et du Magreb, se joua pendant plusieurs siècles le deuxième épisode de l'échec final de l'Espagne triculturelle. On en est toujours là.




Andalouse, hispano-séfarade, berbère et arabe,
Tanger a toujours été internationale. Avec le temps l'histoire s'est transformée en mythe



Domingo del Pino, Afkar/Idées, hiver 2006



Dans l'introduction à son opuscule La frontière sud d'Al Andalus publié en 2002, Rodolfo Gil Grimau affirme qu'il ne lui semble pas extravagant de dire que Al Andalus continue d'exister. Il précise tout de suite que pas en tant que l'entité politico-religieuse qu'elle fût « mais en tant que splendide et singulière preuve de continuité dans la nostalgie et dans le monde des imaginaires qui recrée des formes et informe des pensées et des attitudes».

Cette affirmation peut paraître exagérée à première vue, mais une observation plus détaillée des utopies à nouveau dans l'air nous oblige à considérer avec une plus grande humilité les nomhreux mythes qui ressuscitent. Parmi eux celui de Tanger.

Jusqu'a il ya peu de temps, Tanger a constitué l'idée la plus réussie et constamment mise à jour, reconstruite au XIXé siècle et pendant une partie du XXè, de l'utopie de la Cordoue califale et son mythe de la cohabitation triculturelle. Tétouan, Larache, Ksar el-Kebir, Salé et méme Fés, firent aussi partie de ce monde triangulaire des cultures, mais aucune n'a réussi à atteindre la catégorie de mythe qui entoure Tanger et son histoire. Peut-être parce que aucune d'entre elles n'a eu le statut de ville internationale.

Une première précision s'impose. Les trois cultures ont cohabité tout au long de leur historie à Tanger où des communautés nombreuses de trois étaient présentes dans des proportions très similaires. Mais la véritable reconstruction du XXè siécle, ce fût le mythe hispano-séfarade. Pourquoi seulement lui, cela mériterait une analyse plus étendue que cet article, mais cela était du peut-être a la langue et aux affinités intuitives entre espagnols et séfarades ainsi qu'a ujne certaine communauté d'intêrets.

Les juifs de Tanger, sauf ceux qui arrivèrent en des temps récents fuyant les persécutions européennes du XXè siécle, étaient tous séfarades, c'est à dire espagnols, et ils conservaient non seulement la culture, mais aussi la langue médiévale que les espagnols nonobstant avaient oublié.

Si seule Tanger semble intéresser les contemporains pour la construction de nouvelles utopies de la cohabitation, pour la recréation onirique et mythique d'espoirs, cela se doit à l'histoire exceptionnelle de la ville et de ses gens. Tanger figurait dans l'histoire d'Al Andalus comme la grande porte-battante des cultures qui voyageaient des deux côtés du Détroit. La Méditerranée confirme ici, comme nulle part ailleurs, qu'elle est la zone du monde oû ses peuples ont investi le plus dans le sacré et celle où les prophètes ont eu la possibilité de parler avec leurs dieux et d'être conseillés et orientés par eux.

Cependant, au cours des 50 derniéres années, Tanger a été racontée et interprétée par des écrivains nordaméricains qui, dans leur immense majorité, y sont passés fugacement. Rien d'étrange à cela. L'histoire est modelée par ceux qui la racontent et les faits historiques concrets perdent leur valeur intrinsèque pour les romanciers au profit des perceptions.

Seul un grand roman, La vie de chienne de Juanita Narboni (La Vida Perra de Juanita Narboni), du défunt écrivain tangérois Antonio Vázquez, renvoie Tanger à cet univers hispano-séfarade où la plupart de son histoire se déroula en réalité. A travers la métaphore de Juanita Narboni, Vázquez délivre Tanger de la coupe épistémologique que les écrivains de la beat generation avaient imprimé sur sa véritable histoire.

Tanger, ville internationale

En plus d'andalouse, hispano-séfarade, berbére et arabe, Tanger a été une ville internationale. Non seulement parce que les puissances européennes lui accordèrent officiellement ce statut au cours de la première moitié du XXé siècle, mais parce que ella l'avait été réellement tout au long de son passé.

Si pendant les années quarante et cinquante le galimatias littéraire nordaméricain rendit Tanger d' actualité pour l'oublier après l'indépendance du Maroc en 1956, gráce à internet de nombreux tangérois, marocains, espagnols et séfarades, l'ont à nouveau sauvée de la poussiére, cette fois-ci depuis une recréation authentiquement triculturelle.

Les faits courants, les souvenirs partagés, la mémoire des odeurs et des expressions disparues, les photographies oubliées, les lumières et les couleurs, les maisons natales perdues, les rues dont on se souvient, les vécus conservés, circulent sur le Réseau et commencent à composer un rêve virtuel qui devient parfois plus réel que le Tanger qui a existé en realité et qui existe aujourd'hui. La mémoire collective s'est liberé des servitudes habituelles de l'histoire réelle et, comme tout ce qui est immatériel et symbolique, n'a d'autres limites que l'infini insaisissable.

Quoi qu'il en soit, Juanita Narboni constitue, comme le Tanger virtuel qui commence à vivre sur le Réseau, la réintégration presque poétique dans la mémoire collective espagnole de ces séfarades compatriotes d'Al Andalus. Aujourd'hui, plus qu'oublier nous avons assassiné les mots, la musique des phrases, l'expressivité des gestes, la façon de s'habiller, de manger, de célébrer les fêtes, de cette culture andalouse qui tient une place plus que notable dans une civilisation plus ample, méditerranéenne, aujourd'hui brisée par les intransigeances politico-religieuses et les terrorismes.

Certains tangérois d'une indiscutable autorité en la matière, comme Emilio Sanz de Soto, soutiennent que Tanger peut être racontée de mille manières ; que son histoire est le résultat de mille histoires parallèles. Mais au delà des fils conducteurs des récits, Tanger a été et reste toujours, dans une certaine mesure, une ville andalouse dans le sens employé par Gil Grimau dans la citation évoquée au début de cet article.

II suffit de consulter les hémérothèques pour constater qu' à Tanger, il y a seulement 50 ans, les journaux félicitaient leurs lecteurs pour l'Aid el Kébir, le Purim, ou l'Ascension ; pour l'Achoura, le Pessah, ou le jour de la Saint Joseph ; pour le Mouloud, le Kippour, ou la Noél. Ils indiquaient le jour des calendriers chrétien, juif et musulman ; ils annonçaient les horaires des cultes dans les églises, rendaient compte des activités dans les synagogues, et les muezzins, en rappelant du haut des minarets la grandeur de Dieu — allahu akbar — croyance partagée de tous, annonçaient aux musulmans les horaires de leurs prières.

Ce qui est arrive ensuite pour qu'aujourd'hui il soit nécessaire de s'en remettre aux Nations Unies, d'engager des savants et des docteurs, des cheiks, des rabbins et des évéques, des spécialistes et des personnalités solennelles et sérieuses, des personnes éloignées les unes des autres, pour commencer à réflêchir sur ce qu'est et comment on réussit une alliance de civilisations, qui se trouve dans ces faits quotidiens et banales de l´histoire tangeroise, est un mystère plus que joyeux coûteux, qui un jour dévoilera son inutilité.

Chez les Marianistes de Tanger, des écoles bâties au début du XXè siècle avec une donation du Marquis de Comillas,étudiaient des chrétiens, des juifs et des musulmans. La consigne de la direction du centre était « la politique et la religion restent en dehors des portes. Ici on ne vient qu'a étudier et apprendre ». En fait, il s'agissait d'une recommandation destinée plus aux espagnols, avec leurs éternelles querelles et divisions politiques, qu' aux éléves des autres communautés.

A Tanger vivaient en paix non seulement les différentes confessions religieuses, mais aussi les différentes nationalités et les diverses croyances politiques. Seuls les espagnols semblaient avoir depuis des temps lointains — peut-être depuis Al Andalus — deux idées différentes sur pratiquement tout ce qui pouvait étre discuté.

Fort heureusement, l'administration de Tanger retombait sur les représentants des 13 pays signataires de l'Acte d'Algésiras de 1906, et un gouvernement tellement ample ne peut gouverner si ce n'est qu'en octroyant une grande liberté à ses gouvernés, et a la fois en empéchant que leurs différences ne deviennent des affrontements sanglants. Aucune communauté séparément ne pouvait donc se comporter comme elle l'aurait peut-être fait dans son pays d'origine.

L'après-guerre


La guerre civile espagnole de 1936 ouvrit une parenthèse dans la cohabitation de la communauté espagnole de Tanger. L'occupation par Franco en 1940 en fit trembler plus d'un du fait de la possible extension de la cruauté de l'après-guerre espagnole dans une ville qui avait réussi à éviter les horreurs du conflit civil espagnol et ensuite de la guerre européenne.

Heureusement il était impossible de galvaniser une population majoritairement étrangére par des défilés des Mehallas ou de la Légion, et il était encore plus difficile de transmettre la transcendance et la solemnité avec lesquelles on voulait présenter des concepts comme église, religion, patrie, drapeau, à une population qui respectait une demie douzaine de religions, qui saluait au minimum les 13 drapeaux des pays responsables d'une administration qui, pour garantir la cohabitation de tous, n'avait d'autre issue que d'être démocratique, plurielle, libre et ouverte.

Les intolérances morales de l'après-guerre fûrent aussi évitées car dans une ville où on pouvait voir les films de Brigitte Bardot sans coupures et le cinéma de Ingmar Bergman sans censure, il était impossible d'obliger les espagnols à choisir entre Blanche Neige et les Sept Nains, Race ou le No-Do. Les livres étaient vendus sans censure d'aucun genre. Face au choix de lire à Sartre et Albert Camus, à Vicente Blasco Ibáñez et Arturo Barea, les éditions d'exaltation patriotique de l'après-guerre espagnole étaient perdantes. En matière de coutumes morales et sexuelles, dans une ville où il existait une maison de passe aussi prestigieuse que El Gato Negro qui offrait le service des filles à crédit à ses paroissiens, le Whisky à Gogo et Le Trou Dans le Mur, les diatribes morales du Père López ou du Père Patrocinio attiraient peu de fidèles en dehors d'une partie de la communauté espagnole.

La République espagnole avait compris, peut-être un peu tard, que la rébellion militaire commencée le 12 juillet au Maroc, devait étre combattue et enrayée sur place. Aux archives de la CNT conservées à Amsterdam on peut trouver des documents intéressants sur deux tentatives pour soulever les marocains contre l'armée africaine d'Espagne. Un document qui porte le titre de Antécédents et possibilités pour une subversion au Maroc espagnol y fait allusion.

La première tentative eu lieu pendant le gouvernement de Francisco Largo Caballero, et elle fût confiée au journaliste Carlos de Baraibar, envoyé à Tanger avec l'officier de la Poste espagnole, Rafael Jiménez Cazorla, José Martínez Sancho et Antonio Monleón de la Lluvia, consul d'Espagne à Casablanca. Selon le document, ils reçurent cinq millions de francs «pour commencer leurs travaux avec les indigénes», mais ce même écrit critique Baraibar pour son « manque d'habileté conspirative ».

Le second plan fût décidé par le gouvernement qui succéda à Largo Caballero lequel confia le projet à un agent d'information de l'Etat Major de l'Armée de Terre républicaine. Selon un autre document, ces tentatives avaient l'appui de la France, qui avait posé comme condition qu'on ne fit pas de propagande nationaliste ni antifrançaise.

Les deux conditions suffisaient à faire échouer les projets républicains car la seule exigeance importante que posèrent les nationalistes marocains afin de coopérer, était que le gouvernement de la République fasse une déclaration publique s'engageant à octroyer une autonomie large au Maroc en cas de triomphe de la République. Quelles que fussent les raisons, le gouvernement de la République refusa la pétition et l'opération échoua.

Dans une certaine mesure, il est surprenant de voir comment le gouvernement et les partis républicains purent agir avec une telle improvisation. Certains tangérois se souviennent d'un télégraphiste anarchiste de la Poste espagnole de Tanger, appelé Paulino, qui seconda la tentative et de plusieurs télégraphistes anarchistes espagnols arrétés dans les douars proches de Tanger alors qu'ils remettaient aux autochtones de l'argent pour le soulévement. Un autre document du 8 mars 1938 parle d'un plan pour occuper le littoral atlantique de la zone espagnole qui servirait de base pour lancer «un ample programme d'agitation et d'occupation de toute la zone du Protectorat».

Probablement à cause des indications des anarchistes de Tanger, le document affirme que dans cette ville «on peut recruter 2.000 hommes» mais l'on reconnait que l'embarcation dont ils disposent pour les transporter par la mer jusqu'à une forêt proche de Cuesta Colorada, ne peut transporter que 60 personnes. Certaines anecdotes de la «renaissance falangiste» tangéroise de 1938 méritent d'être rappellées. Une demoiselle gagna un concours de rédaction, à l'occasion de la visite à Tanger de Pilar Primo de Rivera, oú elle confessait que sa plus grande ambition était de devenir comme doña Pilar.

La Duchesse de Guise avec les habits phalangistes

La conversion la plus frappante fût celle de la Duchesse de Guise, héritière du tróne de France, qui apparait sur les photos des journaux de l'époque avec sa chemise bleue le jour on lui imposa le joug et les fléches d'argent symbole de la Falange. Un ancien employé de banque tangérois soutient qu'en 1936, l'Armée déjà soulevée contre la République, voulut s'emparer de l'or et des valeurs déposés dans la Banque d'Espagne de Tanger. Pour cela, selon son récit, des agents arrivés de Tétouan s'arrangèrent avec un employé de la banque qui leur était acquis, simulèrent sa mort et s'emparèrent de l'or qu'ils cachèrent dans le cercueil en lieu et place du supposé défunt et ils l'emportérent à Tétouan comme s'il s'agissait d'un enterrement.

Peut-être du fait du manque des conversions à la Falange, la revue Mauritania du 30 octobre 1938 signalait que « Il est inutile de porter une chemise bleue si l'on ne posséde pas un coeur loyal et amant de la patrie, ni de porter un bêret rouge sur une tête si celle-ci renferme des bâtardises et des réserves».

Mais la division historique des espagnols presque à parts égales sur pratiquement tout est beaucoup plus ancienne que la guerre civile. Elle apparait à Tanger au moment où l'immigration économique espagnole augmente, depuis la fin du XIXè siècle. Le "malagueño" Alberto Paños, plus connu sous son nom littéraire d'Alberto España, a laissé temoignage dans ses livres sur cette ville non seulement de cette cohabitation intime entre communautés séfarade et espagnole principalement, mais aussi de l'ancienneté des différences entre espagnols.

Dans Une vie á Tanger. Confessions d'Alberto España, il décrit de façon magistrale comment la ville commence à sortir du Petit Socco (Zoco Chico) de la main des anarchistes et les radicaux et s'étend vers le Boulevard. La nouvelle ville se construit sur les terrains sablonneux qu'un autre andalou, Frasquito de Séville, avait acquis au XIXè siècle et où, pendant des années, il n'y eu que le « verger (huerto) de Monsieur Frasquito».

Les franquistes lisaient Presente

Il raconte aussi comment les espagnols étaient divisés selon les quartiers où ils habitaient, les journaux qu'ils lisaient, et même les cafés qu'ils fréquentaient. La presse contribua largement à forger les deux camps, dans ce cas là, de lecteurs. Les partisans du nouveau régime lisaient Presente, fondé en 1937, et les républicains Porvenir y Democracia.

Un des espagnols les plus renommés à son époque fût l'anarchiste de gaditain Fermín Salvochea. Une rue de Tanger portait son nom jusquà ce qu'elle fût rebaptisée Rue des Romains aprés l'indépendance du Maroc. Alberto España le décrit comme «un mélange d'anarchiste et de franciscain». Un tailleur juif originaire de Lvov, échappé des persécutions nazies, instruisait les communistes espagnols qui se réunissaient dans un bar de la Rue de Fés.

Pendant les premières années du XXè siècle, le Petit Socco était le centre vital de Tanger. Il y avait deux cafés, le Café Fuentes et le Café Central, situés face à face, le premier avait une clientèle progressiste et républicaine, et le deuxième conservatrice. Pendant ces premières années du siècle les bouteilles volaient de l'un à l'autre café lorsqu'une bagarre commença et leurs paroissiens échangaient des coups de chaises et des insultes «pour un oui ou pour un non».

Mais l'on ne peut ignorer l'oeuvre de l'Espagne à Tanger : elle a contribué énormément à la modernisation de la ville avant, pendant et après la République, aussi bien au début du XXè siècle que sous l'occupation espagnole à partir de 1940. Les premières missions franciscaines pour sauver les captifs chrétiens datent du XIIIè siècle. Le premier système de santé, le premier éclairage public, le premier téléphone, sont dus à l'action d'entreprises espagnoles. La plupart des immeubles du Tanger moderne, ceux construits à l'extérieur du Petit Socco dans les années trente, ont été réalisés en grande partie par des architectes et des ingénieurs espagnols. De même que le stade du Marshan, les urbanisations Californie et Beni-Makada, et un grand nombre des maisons du Monte.

Aujourd'hui tout est devenu histoire mais les rêves ne laissent pas mourir Tanger. S'il est possible de les réaliser, cela vaut la peine d'essayer.

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